Voilà plusieurs semaines que j’ai ce petit texte en tête, mais je n’arrive pas à le poser par écrit. J’essaye un peu chaque soir de lui donner forme – une forme pudique qui traduirait simplement mon profond ressenti sans verser dans le larmoyant. Je ne sais pas si j’y suis arrivée, en tout cas j’ai noirci du papier et ne peux plus le garder pour moi, au pied de mon lit.
J’ai répété souvent ici même, qu’il est difficile d’avancer quand on ne se connaît pas réellement. Mais j’irai plus loin, et ajouterai, comment avancer quand on ne sait pas ou si mal d’où l’on vient ? Qui étaient nos aînés ?
Un grand père que je n’ai jamais connu, parti sept ans avant que je vois le jour. Seuls quelques photos et souvenirs sortis de la bouche de mon père m’en n’ont brossé un portrait minimaliste. Un homme brillant, cultivé, un cœur gros comme ça sous une apparence de gueulard, dénoncé par sa première femme à la Gestapo, mort à l’hôpital des suites d’une hémiplégie.
Un arrière grand père né en Ukraine, marié à une autrichienne, arrivé en France au début du siècle à pied de son pays d’origine, mort à Auschwitz le 25 septembre 1942.
Un point, un trait. Et pourtant ce sont les miens, je suis faite d’eux, de leur sang, de leur culture, de leur caractère. J’aimerai parcourir des centaines d’albums de photos à Noël devant un feu de cheminée, découvrir des visages, des éclats de rire, trouver des cahiers de souvenirs… Mais il ne reste rien.
Aucun sujet n’a jamais été tabou à la maison, sauf peut être celui là. Alors au fil des ans, je glane de ci de là quelques informations, au rythme où mon père se décide à parler, comme la semaine dernière. Ma mère aussi m’a parlé récemment… Deux histoires, deux morceaux de vie qui m’ont bouleversés.
Mon grand père a effectivement fini sa vie sur un lit d’hôpital, mais dans des circonstances qui j’ignorai. Suite à son hémiplégie, la gangrène s’est installée. Les médecins ont imposé l’amputation. La scène que me décrit ma mère, dans ce petit café près des Grands Magasins, hante mon esprit chaque jour depuis lors. Elle se revoit dans ce couloir blanc, aux lumières blafardes, et attend mon père, qui doit dans l’instant annoncer cette nouvelle à son propre père. Je l’imagine, lui ses 25 ans et ses 54 kilos laissant transparaître ses os, se pencher au dessus du lit, regarder cet homme allongé, son père auparavant si alerte, s’apprêter à dire la gorge serrée « Papa, ta jambe ils vont te la couper ». Ma mère a les larmes aux yeux en se remémorant cet épisode et même si je ne l’ai pas vécu mes yeux se remplissent à leur tour. Je pense tout de suite à mon père, j’ai envie de courir dans ses bras, de lui dire tout mon respect pour ce courage, cette force que je ne pense pas posséder. Et j’ai mal pour lui, trente ans plus tard, trente ans trop tard.
Je me suis souvent demandé pourquoi mon grand père n’avait jamais parlé à son fils de la déportation de son père. Je sais aujourd’hui qu’il en gardait une blessure profonde faite d’un mélange de culpabilité et de rancune.
Rancune, car il avait réussi à trouver à son père un travail où la Gestapo n’irait jamais le chercher. Mais celui-ci a refusé, et s’est fait prendre.
Culpabilité, parce que lui y a échappé.
J’apprends un peu sur eux, au compte goutte, mais cela m’aide beaucoup à me construire. Chaque fois, je sais un peu plus qui je suis…